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ous nous contenterons de constater ce fait désormais indubitable : le travail créateur d’un artiste est en même temps une dérivation de ses désirs sexuels. Et nous nous rappellerons ce que dit Vasari des premiers essais d’art de Léonard : têtes de femmes souriantes et beaux petits garçons, c’est-à-dire représentations des premiers objets auxquels se fixa sa sexualité. Dans le premier éclat de la jeunesse, Léonard semble d’abord travailler sans entraves. En ce temps où, dans sa vie extérieure, il prend pour modèle son père, à Milan où la faveur du destin lui fait rencontrer en Ludovic le More une image du père. Léonard connaît une époque de virile force créatrice et de productivité artistique. Mais bientôt se vérifie en lui le fait d’expérience qu’une répression presque totale de la vie sexuelle réelle ne crée pas les conditions les plus favorables à l’exercice des tendances sexuelles sublimées. La vie sexuelle réelle se manifeste une fois de plus comme le modèle de toutes les autres fonctions, l’activité et l’esprit de décision commencent à être frappés de paralysie, la tendance au ressassement et à l’indécision se fait déjà sentir dans la Cène, et scelle, par son influence désastreuse sur la technique, le destin de l’œuvre grandiose. Et peu à peu s’accomplit chez Léonard une évolution que l’on ne peut comparer qu’à la régression des névrosés. L’artiste qui s’était épanoui en lui, avec la puberté, est rattrapé, dépassé par l’investigateur de sa première enfance ; la seconde sublimation de ses instincts érotiques cède le pas à la primitive, préparée par le premier roulement de sa vie. Il devient investigateur, d’abord au service de son art, ensuite indépendamment de lui et enfin en lui tournant le dos. Avec la perte de son Mécène, image du père, avec l’assombrissement progressif de sa vie, cette régression prend de plus en plus d’ampleur.

[ …] Son passé infantile le domine. Et l’investigation, qui remplace pour lui maintenant la création artistique, présente quelques uns des traits qui caractérisent la mise en œuvre de forces inconscientes : l’insatiabilité, l’opiniâtreté que rien n’arrête, l’impossibilité de s’adapter aux circonstances réelles.

Parvenu à l’apogée de sa vie, à la cinquantaine, à cet âge, où chez la femme, les caractères sexuels ont déjà subi une transformation régressive, où, chez l’homme, la libido tente souvent encore une poussée énergétique, Léonard subit une nouvelle évolution. Des couches encore plus profondes de son âme se raniment ; mais cette régression nouvelle favorise son art, qui était en train de dépérir. Il rencontre la femme qui réveille en lui le souvenir du sourire heureux et sensuellement extasié de sa mère, et sous l’influence de ce souvenir il retrouve l’inspiration, qui le guidait dans ses premiers essais artistiques, alors qu’il façonnait les têtes de femmes souriantes. Il peint la Joconde, la Sainte Anne et cette série de tableaux caractérisés par l’énigme de leur sourire. Grâce à ses plus anciens émois érotiques, il peut célébrer encore une fois le triomphe sur l’inhibition qui entravait son art.   

 Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, 1927. 


 Exercice :  Préliminaires  *   Repères  *   Vocabulaire       Découvrons : Léonard de Vinci, La vierge, l'enfant Jésus et Sainte Anne 

Étude d’un tableau de Léonard de Vinci, La Joconde, scanné en 3D. L’énigme de cette toile peut-elle être résolue...